B. MIETTE --- roman de Pierre Bergounioux
Le roman commence à la neuvième page, se termine à la cent quarante-neuvième page. Curieuse coïncidence : le dernier mot de la dernière page est « fin » : «…ce fut la fin ». Et en contre point de
la fin, au début, ce sera un répertoire des « choses » : les choses qui labourent la vie, qui ont labouré la vie des gens du début du vingtième siècle, avant la guerre, pendant et après la
guerre, entre les guerres. La terre que photographie Yann-Arthus Bertrand en 2000, 2006, modelée, cultivée, un patch-work haut en couleur, un tapis spectaculaire, vu en volant au-delà de la
terre, ce tapis, ce patch-work, cette terre, vivante, odorante, tendre et aride selon son rythme saisonnier, est au centre du roman de Pierre Bergounioux, vécue et décrite au plus près. Cette
terre est au vrai sens du terme le sol où poussent les êtres humains, comme les arbres, leurs racines entrent au profond de la terre, l’attrapent ; la terre et les hommes vivent et survivent,
s’entrelaçant. On y repère l’arbre généalogique. C’est l’histoire d’une famille à travers les vieilles photos jaunies, couleur sépia : certains visages sont flous, à peine une tache, d’autres
émergent, en majesté, d’autres s’éloignent, disparaissent, après un « NON » à l’autel du mariage, la négation persiste toute une vie, la transforme en néant. Restent les choses. Le champ à
cultiver, les arbres sévères, les herbes tenaces, les outils de la moisson animés comme des fauves, le savoir du labour. Les hommes vivent grâce aux choses, ils appartiennent aux choses, ils
deviennent les choses mêmes. Il y a des choses et il y a la pensée des choses. C’est le regard de l’auteur qui anime les choses, qui les rend vivantes. Ou encore, la vie cachée dans les choses
devient visible, palpable, vibrante grâce à l’auteur. « L’écrou est toujours monté sur rondelle. Manches et poignées ont reçu un poli qui ne vise pas qu’à épargner aux mains les écorchures. Il
exalte la beauté du bois. C’est du temps à l’état pur. » p.17. On verra cet écoulement du temps dans les veines des êtres et des choses, le temps inscrit dans les choses, le temps qui modèle le
sort des hommes et la géométrie invisible de la trajectoire humaine se dessine tout au long du roman. Entre l’homme et ses choses, il y a aura un éternel combat du pouvoir, de l’amour aussi : le
dominateur et le dominé. Cela nous rappelle le poème de Paul Éluard, Les Animaux et leurs hommes, les Hommes et leurs animaux. L’homme est dans la merveilleuse gratuité des choses, qui sont aussi
les éléments de la nature : un ciel bleu profond, un bois léger, « On sort des bois et c’est comme de rajeunir d’un jour, d’une saison, d’un siècle. » p. 89. Nous sommes plongés dans la gloire de
juillet, parmi les grands arbres sévères, sur le granit clair, nous montons, avec Baptiste et avec Pierre Bergounioux « dans la lumière ».Nous entrons dans les particules élémentaires des choses,
de la vie, de l’esprit et du corps. Nous découvrons la dialectique du corps et de l’âme. L’évolution du temps au sein d’une famille. Les visages changeant, les vies en métamorphose. Les hommes et
leurs choses, en conflit, en amour, toujours en domination réciproque. Les hommes appartiennent à la terre, à leur terre, à leurs choses : ils deviennent les choses. Et le Temps travaille au
profond des hommes et des choses, parfois en beauté, parfois en désastre.
Miette de Pierre Bergounioux est un de ces rares romans qu’on ne peut que lire d’un seul souffle, fasciné par les mots lumineux, profonds, absolus, et arrivé à la fin, on regrette d’avoir fini la
lecture. C’est comme la vie, on le dévore à pleine bouche et on désire que l’arôme et le goût restent toujours et encore…
L'image : Sumana Sinha, paintshop 2006
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