Trois ans avant le nouveau millenium, le monde littéraire a assisté à la naissance d’une vedette, littéralement, d’une Star. On ne savait pas encore que
l’icône de l’événement littéraire deviendrait un jour une égérie humaniste, une activiste militante dans les villes et les villages indiens. Arundhati Roy est née à Shilong, dans
l’état du Meghalaya. Mère : chrétienne, issue du Kerala, région du sud de l’Inde ; père : bengali hindou. Elle passe son enfance à Aymanam dans le Kerala. Le quitte pour la
capitale, New Delhi, à l’âge de 16 ans. Commence alors une vie de bohème. Elle habitera dans une hutte couverte de tôle et gagnera sa vie en vendant des canettes de bière vides. Pourtant elle
saura commencer ses études d’architecture à la Delhi School of Architecture. Le destin bascule. Pour le mieux. En 1984, elle rencontre son futur époux, Pradip Krishen, réalisateur de cinéma. Avec
et grâce à Pradip Krishen, elle commence à connaître le milieu du septième art, à participer à la réalisation des films ; elle joue un rôle dans le film Massey
Sahib (1985), elle écrit les scénarios de In Which Annie Gives it Those Ones (1988) et de Electric Moon
(1992). En 1997 paraît son premier roman Le Dieu des Petits Riens qui devint aussitôt un best-seller mondial.
Le Dieu des Petits Riens : les mots qui enchantent le monde littéraire. God
of small things devient le dieu, grand et souverain, de la gent littéraire. Cela se passe en Inde à la fin des années 60. C'est l'histoire de Rahel
qui, à 31 ans revient vers sa maison d'enfance, 23 ans après "l'événement", revoir son frère jumeau Estha qui ne parle plus mais dont elle entend les cris et les bousculades du monde qu'il a en
tête. Dès le départ un drame terrible est pressenti. Mais ce n'est qu'au fil des souvenirs de Rahel qu'on finira par comprendre ce drame qui modifiera à jamais leur existence. Au cœur de
l'intrigue, les castes, les rapports hommes/femmes, la famille, la tradition confrontée à la réalité du monde d’aujourd’hui. Les femmes de la narration dévoilent une vérité fascinante et
apparemment contraire au cliché indien, elles montrent leur assurance et leur énergie, leur suprématie aussi, au sein de la famille, ferme, au sein du village. Le roman d’Arundhati Roy témoigne
des aller-retour dans le temps, mais les morceaux du « présent » et les morceaux du « passé » s’emboîtent habilement, en parfaite harmonie du point du vue de la narration et
aussi de la lecture. Il estfort possible qu’au moment même où un lecteur pressent un secret au point de se dévoiler, l’instant même où il ressent le besoin que ce secret soit dévoilé, l’auteur, à
cet instant même, dans les phrases suivantes, dans les pages suivantes, les lui offre. L’auteur a su combler l’attente du lecteur. Cette entente parfaite entre l’auteur et son lecteur invisible,
on l’éprouve à plusieurs reprises. C’est un roman qui tout d’abord célèbre la Vie, dans sa profondeur, dans sa légèreté, dans sa tristesse et sa cruauté aussi. Un roman d’amour, de plusieurs
amours, impossibles, vécus, mal-vécus, morts et ressuscités : « Il commença à nager dans sa direction. Calmement. Sans heurt. Il avait presque atteint la berge quand elle releva la
tête et le vit. (…) Elle déboutonna son corsage. Ils restèrent ainsi. Peau contre peau. Sa peau brune contre la sienne, presque noire. (…) Elle attira sa tête à lui et
l’embrassa sur la bouche. Baiser brumeux. Baiser qui en réclamait un autre en retour. Il l’embrassa. D’abord avec précaution. Puis avec fougue. (…) Elle sentait à quel point, pour lui,
elle était douce. Elle se sentait à travers lui. Sentait sa peau. La manière dont son corps n’existait qu’aux endroits où il la touchait. Ailleurs, il n’était que fumée. » C'est
l'histoire d'une famille indienne. Une grand-mère, une grand-tante méchante, Ammu la mère des jumeaux. Ammu la divorcée, l'indésirable. Chocko, le frère d'Ammu, le préféré de sa mère. Velutha, un
intouchable, qui sera au cœur du drame qui détruira cette famille à jamais. Un drame qu'on devine dès le début du livre et qui se dévoile peu à peu. Ce livre est aussi un portrait d'enfants,
qui pénètre leurs pensées, leur univers, sans nul sentimentalisme. Il révèle l’ardente passion et la terreur qui les habitent et qui presque les détruisent : « Il faisait noir
comme dans un four dans la cellule. Estha n’y voyait rien, mais il entendait le bruit d’une respiration sifflante, saccadée. Une odeur de défécation le saisit à la gorge et faillit le faire
vomir. (…) L’enfance se retira sur la pointe des pieds. Le silence se referma comme un verrou. »
La plume d’Arundhati Roy est d'une originalité splendide avec ses jeux de mots, sa poésie, ses subtiles métaphores et ses comparaisons qui
surprennent. Une lecture extraordinaire. Gagnant du Booker Prize 1997.
Depuis elle s’est consacrée à écrire des essais – et surtout s’est consacrée à la politique, aux causes sociales. Elle est
devenue une fervente adepte du mouvement anti-mondialiste et du mouvement alter-mondialiste et une critique véhémente du néo-impérialisme et de la politique globale des Etats-Unis. Elle continue
à débattre sur la position de Bush en Irak. Elle critique également la politique des armes nucléaires de l’Inde et son approche de l’industrialisation et du développement rapide comme on
peut en témoigner actuellement en Inde. Et justement sur ce plan, elle a lutté contre les activités d’Enron, compagnie puissante en Inde et avec Medha Patekar, contre le projet du Barrage de
Narmada - le mouvement avait comme slogan et titre : Sauvez Narmada, qui est un fleuve important de l’Inde centrale, traversant trois régions : le projet
est censé déplacer près d’un demi-million de gens habitant la région, la vallée Narmada, avec peu, voire pas de compensation, et qui ne promet pas de fournir le projet
d’irrigation, l’eau potable et d’autres éléments nécessaires pour la vie.
L’égérie humaniste, auteur d’un roman superbe, Arundhati Roy n’a pas encore fini de nous étonner et de nous enchanter…