
Kalapaani. Les eaux noires. Ainsi les Indiens appelaient l’Océan Indien. Les Indiens sous les Anglais. Dans ces
jours-là, la mer était tabou pour les Indiens. Traverser ces eaux était interdit, mettre les pieds sur la terre des Autres, des Étrangers, des Blancs, était interdit. Dans les textes indiens antérieurs, ces eaux noires était donc chargées d’une symbolique négative. Mais plus tard,
l’Étranger venu, avec sa langue, de l’autre rive des eaux noires n’était plus intouchable. Les Indiens ont su découvrir l’anglais en tant que langue des dominateurs, des gouverneurs,
mais aussi celle d’une richesse littéraire et culturelle jusqu’alors méconnue et méprisée. Naît une génération d’écrivains, d’érudits indiens qui, tout en préservant la dignité patriotique,
s’émerveillent de cette nouvelle découverte de la langue anglaise, et surtout de son potentiel romanesque. LAI (littérature anglaise indienne) a donc une histoire relativement récente.
Sake Doyen Mahomet fut le premier Indien à écrire un livre en anglais qu’il intitula Voyages de doyen
Mahomet. Ce récit fut édité en 1793 en Angleterre. Il a été largement influencé par
la forme d’art occidentale du roman. En revanche Kanthapuran de Raja Rao, bien qu’il soit écrit en anglais, était
fondamentalement indien en termes de qualité de narration. Rabindranath Tagore a écrit en bengali et aussi en anglais et traduisit son œuvre L’offrande lyrique en anglais, livre qui lui valut le Prix
Nobel. Michael Mahusudan Datta, de la génération qui précède celle de Tagore, sera un autre nom phare dans ce domaine. Né d’une famille hindoue du Bengale, le
jeune universitaire fut fasciné par la langue et la culture anglaises. Il a su distinguer le lait de l’eau et malgré l’immense scandale dans sa famille et dans la société, il changea de religion
pour adopter la religion chrétienne – de là vient le prénom « Michael » placé devant Madhusudan – et il prit le bateau pour l’Angleterre, pour mieux écrire dans la langue de
Shakespeare. Ainsi, au siècle dernier en Inde, la langue de la Reine Victoria se transforma, non pour le peuple indien, mais pour une fraction plutôt privilégiée de sa société, en langue des
grandes voix littéraires.
La littérature anglaise indienne plus récente, celle qui se crée depuis les 25 dernières années environ, se définira par
l’œuvre des auteurs qui écrivent en anglais et dont la langue indigène ou co-indigène pourrait être très bien classée parmi les nombreuses langues de l’Inde. Elle sera également associée aux
travaux littéraires des écrivains issus de la Diaspora indienne ; les exemples les plus éminents seront Salman Rushdie, Jhumpa Lahiri ou encore ceux qui partagent leur vie entre deux
continents : Arundhati Roy, Vikram Seth, Amitav Ghosh. Ces œuvres relèvent de la « littérature post-coloniale » : production littéraire des pays précédemment colonisés tels
que l’Inde.
(extrait de mon article titre idem paru dans le journal Hauteurs n°22 Juillet 2007 : www.hauteurs.fr )
Je vous parlerai d'emblée - de quelques uns, les incontournables - dans cette série "Lecture lumineuse" :
Un jour
Un auteur
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