Dimanche 4 mai 2008

 

Mes chers amis s'enthousiasment pour mon roman qui est à venir. Le 21 août. Encore quelques mois. L'été passera. Mes chers amis me suggèrent aussi de continuer à décrire ce temps d'attente, de préparation, ces moments si excitants et aussi un peu angoissants, qui précèdent la parution d'un livre. Ils me soufflent de parler de moi et de mon roman, de notre vie commune. L'idée ne m'est pas étrangère. Depuis un certain temps je publie les extraits de Fenêtre sur l'abîme et tout ce qui se passe autour de lui. Encouragée davantage, je me lance encore. D'autant plus que mes tentatives textuelles en ce moment restent dispersées, sans fil, sans racine, errant d'une rue à l'autre, d'une terrasse de café à l'autre, sous le soleil, devant l'émeraude liquide du Canal, près d'un cerisier japonais précoce et généreux. D'autant plus que l'idée comme un aigle solitaire plane encore et toujours au-dessus de vieilles fortunes qu'est mon premier roman.

Alors je me lance. Je re-revois la couverture de mon roman, proposée par l'éditeur. Ma photo qui s'affiche colorée sur la bande.
Mes amis s'avisent que cette image n'est pas moi. Ou pis, l'image n'est pas l'auteur.

Je ferme la fenêtre "PDF Wizard 2008 argumentaire du roman" et rouvre Le théorème d'Almodovar. D'Antoni Casas Ros. Celui qui nous apprend que pour avoir une vie, il faut un visage. C'est par le même que nous apprenons qu'un certain Antoni Casas Ros a vu sa vraie vie commencer par une fin. Un accident a détruit entièrement son visage. Depuis, il guette la ville (Gênes) de la hauteur de son cinquième étage. Les bateaux bougent et ne bougent pas devant le port, les grues attrapent la brume, et Antoni Casas Ros, qui est un visage effacé, un visage absent, vit dans sa solitude et ne veut pas perdre sa zone privée. Avoir un visage signifie se confrontrer au monde. L'homme qui a su survivre et vivre, comment peut-il se priver de cette liberté extrême qu'est le don de l'absence de son visage ? Lui qui a eu cette chance que la solitude lui soit donnée ! Car qui ne le sait que la part manquante de sa forme - le visage - est un mélange d'illusion et de réalité - ce que nous sommes tous. "Quel visage peut traverser le temps sans devenir un masque ? Quel visage peut prétendre à la fraîcheur insouciante d'un premier regard ?" Il refusera d'emprunter un visage, il évitera la chirurgie, il reviendra à lui-même. Car : "Ma vie est en suspension et, lorsque j'y pense, peu importe d'avoir un nouveau visage, de vivre dans une cabane au bord de l'océan. La seule chose qui m'apporte un frémissement continu est l'écriture." L'auteur joue à fond du personnage de son roman et de lui-même. Il se crée, à travers ces pages, il se dessine et exclut son visage, il s'efface en se dessinant, et il réussit à exister à travers le blanc. Il nous met en garde contre la médiatisation des écrivains, les milles miroirs autour de leurs visages, les reflets redondants...
De là je rencontre Arthur Monin. Celui qui déclare : "Je suis Arthur Monin, car je suis né Arthur Monin, et en définitive j'ai fini par le devenir.(...) Mais devenir Arthur Monin était une activité à plein temps,(...)J'ai atteint mon but à force d'opiniâtreté, si j'avais un instant fléchi, aujourd'hui je ne serais rien." Un des mille portraits peints par Régis Jauffret dans Microfictions.
Quel devoir, quand j'y songe !
Devenir en se souciant de chacun de ses traits, ou en s'effaçant soigneusement. Mais devenir tout de même. Un jeu paradoxal. Miroir miroir - ???
...
Je vous laisse ici. Je ferme les yeux. Je vois le Noir apaisant.

 

par meghna publié dans : littérature communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mardi 29 avril 2008

 

De l'Espagne mon éditeur Javier me signale que tout est prêt ! Le séjour, le vol, les séances de lectures...A Cartagena. A la mi-mai. Javier, sa maison d'édition Lancelot, a publié le recueil des 12 poètes bengalis en version espagnole et française - un livre trilingue - en 2005 ...Depuis il m'invite, avec Lionel Ray, co-traducteur de ce livre, chaque année, dans les différentes villes d'Espagne...De Séville festive à Murcie discrète, de Barcelone grandiose à Almeria sauvage...Cette fois lorsqu'il m'appelle je lui propose de présenter non la traduction des poèmes mais mon roman. Il s'enthousiasme. On fait appel à Paco - notre ami traducteur - professeur de français à la fac de Murcie, co-traducteur de notre précédent livre. Il me rassure de traduire rapidement quelques quinzaines de pages de Fenêtre sur l'abîme.
Pourquoi alors le point d'interrogation ?
Dans les jours qui viennent je reçois le mail de Paco. "Chère Sumana, je viens de survoler ton texte, de façon très rapide, et je le trouve d'une élégance stylistique et d'un niveau poétique inégalable. Il donne en plus une grande impression de réel, ce qui s'accroît par le fait de te savoir de quoi, de quels paysages mentaux, sentimentaux et physiques tu parles." Je rougis, un peu, je suis surtout très heureuse, d'autant plus que mes amis me taquinent souvent en m'accusant d'avoir un Ego gros comme le ballon du parc Citroën. La surprise vient la semaine suivante.
D'abord la belle. La plaquette de ces pages de mon roman traduites en espagnol avec les images qui les accompagnent. Cette couleur de terre me plaît aussitôt. Elle me semble si bien en accord avec la question principale de ce roman - la question de la terre, appartenir ou non à une terre, posséder ou non un corps, le corps comme son territoire...et la fenêtre comme un regard posé sur cette vie de jeune femme indienne, qui pourrait me ressembler tant ! Elle le dit elle-même "Je vis et je me vois vivre. Je vis ainsi toujours deux fois. Il n'y a jamais un seul instant sans son écho. J'ai des milliers de miroirs dans mes mains".
Alors la surprise ?
Le premier mot de ce roman. Dans la traduction espagnole il n'est plus pareil. Loin. Adouci. "Paco ?" Pourquoi ?
"Chère Sumana, Le responsable de Cartagena lui indique que le texte va être adressé à un jeune public, que la mairie de Cartagena est très de droite et trop bigote et qu'elle s'opposerait à l'édition de la plaquette et celle-ci ne serait pas éditée. Dans ces circonstances, il vaudrait mieux tromper maintenant la mairie et faire passer ainsi la traduction complète(...). Voilà ce que je viens de discuter tout à l'heure avec Javier. (...) qui demande de t'expliquer un peu son angoisse et celle de notre ami de Cartagena, Patricio, qui a une idéologie de gauche et qui est très critique de cette droite réactionnaire qui envahit l'Espagne et Cartagena, en particulier. Patricio veut faire des choses dans un milieu trop hostile."
Ah, j'aime quand les ennemis, les réacs, se montrent ainsi nus. Plus de masque. Plus de maquillage ! Le combat est plus ouvert. Je m'inquiète plus lorsqu'ils jouent le rôle des progressistes. Et j'admire tant mes amis éditeurs écrivains traducteurs qui naviguent à contre-courant.

Quel était ce fameux premier mot ?
"Viole-moi".

Le mot « viol » est le diminutif du mot « violence », c’est un raccourci, c’est une partie de la violence, et morphologiquement, et conceptuellement, ce « viol-moi » signifie la violence qui parcourt ce roman, la violence vécue par la narratrice, il le symbolise, le vit et le dompte aussi, comme si c’était un moyen de dompter la grande violence omniprésente, comme si cet acte de viol consenti rendait la grande violence un peu plus viable, et… même jouissive.

Dans douze jours je prendrai l'avion pour l'Espagne, pour Cartagena...pour traverser d'autres abîmes, d'autres terres de pensée...

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Lundi 21 avril 2008
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Mardi 1 avril 2008

 

« Les gouttes de pluie sur la vitre. Mon doigt dessine sur l’eau de la vitre.


Elvira Madigan. Le concerto de piano numéro 21. 7 minutes 58 secondes.


Changer la robe de nuit pour le jean. Le chemisier serre le corps. « If you had my love and if you… » … Mes cheveux sont pêle-mêle tant je danse.


Dans le resto de la Cité-U à la table d’en face un couple d’étudiants coréens. Elle rit en mâchant des frites. Le soleil glisse sur son épaule.


Je porte un chemisier noir. Le eye-liner dense. La lumière se défait au bout de mes cheveux. Une peau couleur de terre.


Je m’assieds dans un cadre de lumière. Sur mon eye-liner noir je sens la chaleur de midi. En face de ce cadre une présence simple. Celui qui est assis et est en train de couper la viande avec soin, sa tête et son torse, ses épaules, ses doigts, la montre sportive sur le poignet, le mouvement de la mâchoire, ensemble une invitation muette.


Je suis indienne. Eux ils sont européens. Nous sommes différents. C’est pourquoi on s’approche l’un de l’autre. Nous sommes différents. C’est pourquoi on s’éloigne l’un de l’autre.


Je le remarque pour la première fois à cause de son silence. Pendant presque une demi-heure on mange ensemble assis face à face. Sans échanger un mot. La proximité forcée de la vie universitaire dans une ville étrangère. Quand je pousse la chaise pour partir le garçon lance une phrase dans le vide «  Tu voudrais prendre un café ? »


Est-ce que je voudrais prendre un café ? Je me demande.


 La vie à la Cité Universitaire, c’est un éternel transit, là, c’est l’anonymat et l’urgence, la désinvolture et l’absolu.


Le premier dialogue avec lui est long et inutile. Se regarder dans les yeux. Laisser traîner le regard dans le regard pour deux secondes. Les yeux verts-bleus, le brouillard sur l’eau. Il semble que le regard est à effleurer, quelque chose est créé quelque part. Ce jeu, avant vraiment de se toucher, le dilemme, merveilleuse est cette tension des nerfs !


Le premier café avec lui s’achève. Commence l’après-midi. Les nuages viennent. Nous marchons contre le vent froid. Au sud de Paris après quelques stations nous allons voir un parc.


La porte du parc est immense et fermée. « Oh ! » On regrette et juste à ce moment-là, devant l’immense entrée de grilles ornées et fermées, dans le vent froid, il m’enlève en l’air.


L’instant de la descente est fixé par un baiser long et glissant.


Un peu plus tard dans son appartement.

Sur la moquette près des fils de l’ordinateur et de son imprimante et tout le bazar on reste allongé tout droit.


La pluie est plus intense.


Nous prenons un Beaujolais. Avec le liquide rouge du Beaujolais les abeilles bourdonnent dans la pièce. »


Non, ce n’était pas lui, David : le noir au fond de moi. Au fond de moi tout ce qui est labyrinthe et incontrôlable, est David.

par meghna publié dans : littérature communauté : L'écriture dans tous ses états
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Profil

  • : meghna
  • nuage-9
  • : Femme
  • : 27/06/1973
  • : Paris
  • : D'origine indienne (bengalie) vivant depuis presque six ans à Paris, je suis fascinée par la langue et la culture françaises. Auteur, traductrice, j'essaie de créer une passerelle littéraire/culturelle entre l'Inde et la France.

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Je est un Autre, ici, l'Autre de moi, de mes émois... je suis devant ce miroir, ce miroir des mots et des images...Je parlerai de ma vie réelle, aussi de celle qui est rêvée. Je vous parlerai de mes errances : le soir dix heures et demie à Sarat Bose Road à Calcutta, les colonnes nues, la cour intérieure rouge de la maison de deux jours à Pondichéry, les plantes froides autour de la cour, une balançoire, les coussins jaunes oranges dans la balançoire, le brouillard du premier soir d’automne à Paris, un pont, une main qui a hésité deux fois, le lac vert des yeux, la chemise roulée jusqu’aux coudes, la blancheur de la chemise, et se noyer la tête dans ses bras - l’amour ou presque. Je vous parlerai de ces abeilles qui bourdonnent dans ma tête.  

 

                  letempsdescerises-L641b.jpg                              Mon recueil de 20 poètes bengalis traduits en français, préfacé par Lionel Ray, publié à Paris (2007) doce-poetas-bengalis.jpg Mon recueil de 12 poètes bengalis traduits en français et en espagnol publié à Murcie (2005)
 



Recueil de poèmes de Lionel Ray - Livre d'art - Traduction en bengali Sumana Sinha (meghna), peintre Jean-Philippe Delacourt

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