D'abord, c'était un silence à entendre les battements d'ailes des insectes d'été. Mais
d'autres bruits, plus envahissants, l'ont vite noyé. Les bruits de la ville, de la civilisation, de notre existence plus mouvementée et bien plus chaotique que ce village du Sud-Ouest de la
France. Dû à la sortie de mon roman, en fin d'été, en librairie, dû aux contacts, rencontres, à l'attente, l'angoisse, au bonheur, appels et rappels, dû aux mails des lecteurs, leur soutien et
leur aide, dû à la soirée de signature, dîner, discussions, dû à cette vie trépidante et romanesque au sens propre du terme, je n'ai pas pu parler de mes vacances d'été. Or, celles-ci, les
vacances, plus calmes, mais non sans frémissement, ont eu leur part, entre autres.
La voiture m'emmenait de la gare de Toulouse vers la résidence d'écriture... Je suis prisonnière du moment, emportée par la fluidité du mouvement, du soleil glissant sur la vitre et sur les
éternels champs de tournesols. Les idées et les pensées et les rêves et les mots sont plus légers que l'air, ils caressaient la peau et glissaient, s'enfuyaient... vagabondaient... A mon arrivée,
je pille le frigo de Lionel, mange des anchois aux olives... la bouche salée l'eau à la bouche l'eau écumée dans la baignoire je me plonge pour des heures...
D'abord, c'était un silence à entendre les battements d'ailes des insectes d'été. Pas même l'ombre d'un bipède... Dans les rues et les ruelles, que des chats... Une
foule de chats... vagabonds, domestiqués, goulus, ascétiques, dandys, bourgeois, rebelles et va-nu-pied, paresseux, peureux, enjoués... Surtout enjoué... le chat du voisin. Dans la résidence
d'écriture, au deuxième étage, la longue terrasse était divisée en trois, pour définir l'esapce privé de chacun des trois appartements voisins. La nuit, la première, un gros chat gris-noir tigré
à queue d'écureuil vient miauler vers moi, en s'équilibrant dangereusement sur la balustrade et la grille. Joue avec ma main, la tapote avec ses deux pattes de devant en se mettant debout sur ses
pattes de derrière. Le reste, c'est l'histoire d'un coup de foudre.
Sinon, le village entier semblait s'arrêter de respirer sous le soleil brûlant, avec ses murs de briques et ses ruelles étroites, désertes, la cathédrale en pierre et en brique, exhalant l'odeur
de la moisissure et du vieux bois ajouré, les canaux lents et verts de mauvaises herbes et le sentier sauvage que prenait Pétrarque pour ses promenades journalières, pour aller rencontrer son ami
l’évèque de la cathédrale de Lombez. Je joue avec mon téléphone portable appareil photo sony Ericsson lorsque je vois un mur de brique en ruine, une sauterelle, un paquet de
pâquerettes, un puits rustique et solitaire, et un arbre bossu demi-noyé dans la lente et légère eau qui contourne le champ et le sentier.
Seulement, dans le supermarché de Samatan, village voisin, les couples parlaient en anglais. Là où la rue derrière la Cathédrale de Lombez a pris une pente, il y avait un paquet de villas dont
les propriétaires sont nos voisins d'outre-manche. Aussi, parmi ces villas bourdonnantes de bruit anglo-saxon, se situe la villa de Maia. Maia l'écrivaine, journaliste à la Dépêche du Midi,
grande amie de Lionel et bientôt aussi de moi, Maia dont la vivacité va plus fort que le vent montant de l'été.
Sur une colline isolée, dans le château de Lavardens, se trouve l'exposition de Camille Claudel. Aussi un court-métrage documentaire. Depuis le temps qu'elle m'émeut, me trouble, me rend à la fois mélancolique et heureuse, il m'était nécessaire de la retrouver parmi ses oeuvres. Après mes
errances parmi ses vieilles femmes et ses chats, la jeune fille et la scène d'amour à triangle, femme agenouillée bras tendus vers Rodin, en quittant sa demeure, je retiens cette phrase : "Il y a
toujours quelque chose d'absent qui me tourmente." L'absence, je la retrouve plus tard dans les affiches de Toulouse Lautrec. Sur le papier brun, à peine quelques traces de peinture, les lignes
motivées qui dessinent les visages et les corps des danseuses et des dames au gant noir, du petit monde au coin du Moulin de la Galette et des buveuses d’absinthe. On dirait que Toulouse Lautrec
exploite le vide. Laisse exprès un grand espace vierge autour et dans le corps même de ses personnages. Sa peinture, surtout ses affiches existent, beaucoup, par ce qui n’est pas affiché, par ce
qui n’est pas visible, par une dialectique entre le visible et l’absent. Ses personnages ainsi existent par le dilemme entre le dit et le non-dit, par le constat clair d’un chapeau à plume rouge
vive et le sous-entendu vers le bord et les plis de sa robe…
L'espace tournant. Encore des jours et des nuits dans la nature, parfois faire un saut dans les villes voisines, à Toulouse, à Albi, à Pau... Cathédrales audacieuses et le ciel surplombant sur elles, le palais lumineux d'Henri IV et le luxurieux boulevard des Pyrénées ... Et puis la lenteur, surtout la lenteur... L'épaisseur de l'été, ses nuits placides, et une soirée sur Pétrarque - conférence donnée par Lionel Ray, invité par la mairie et la maison d'écriture. Lecture de Combien de fois je t'aime. Recueil de nouvelles de Serge Joncour. Cette fois je les aime toutes pour toujours. J'aime ces phrases, qui commencent avec un propos principal, puis s'y ajoutent les subordonnées, comme les possibilités, puis elles s'annulent, s'entretuent, ou elles restent en contradiction, ou parfois elles sont complémentaires, aussi. Ces phrases qui ont un noyau, puis des pétales s'agencent autour... Combien d'amour possible, et ses émotions en demi-teinte ! ... Du silence à nouveau surgissent les mots.
Les espaces tournent. Je reviens à Paris. Pour retrouver d'autres bruits et d'autres silences...
Fenêtre sur l'abîme - premier roman directement écrit en français - éd. de la Différence, 2008. Sumana SINHA - d'origine indienne vivant depuis 8 ans à Paris; auteur, traductrice

Recueil de poésie bengalie contemporaine (20 poètes) en français - préfacé par Lionel Ray (Paris, 2007, éd. Le Temps des cerises)

Recueil de poésie bengalie contemporaine - livre trilingue - français, espagnol, bengali (Murcie, 2006, éd. Lancelot)

Recueil de poèmes de Lionel Ray - Livre d'art - Traduction en bengali - Sumana Sinha, peintre Jean-Philippe Delacourt