Mardi 24 juin 2008


Je les ai vus à l'instant. Derrière, la montagne neigeuse, magistrale. Aux pieds des sommets, en plein air et par terre, dans une cour rude en silex, un petit groupe d'enfants tachent d'inscrire les alphabets sur leurs ardoises. Jusqu'ici, sur l'écran muet du bureau de poste, rien d'anormal. De près, lorsque l’œil de la caméra s'approche, je vois sur le noir d'ardoise les lettres surgir en blanc, les lettres menacent de fondre... les lettres sont écrites avec de la neige !

A Paris, lasse de cette chaleur lourde, impatiente de la file d'attente lente, je suis soudain abasourdie, puis attendrie, attristée, et inévitablement remplie d'un sentiment de malaise qui n'est autre que la culpabilité. Puis, je relève mes yeux vers l'écran - la poussière, le soleil et les rares traces de larmes ont dessiné une douce aquarelle sur leurs visages... les sourires s'épanouissent comme les Redodendrons - dans la vallée de l'Himalaya, l'école a l'air plutôt gaie, les lettres en neige fondent, resurgissent, sur l'ardoise l'histoire s'écrit...

Deux jours auparavant, sous un autre soleil, à Paris, à la Place St Sulpice, les alphabets en vers rimés et en vers libres, ont attiré toute une foule. Sur le papier, cette fois, les lettres-fourmis marchent, glissent, s'agitent. Le jour de la fête de la musique, je vais au Marché de la Poésie, Place St Sulpice - l'Inde est le pays invité. Quelques signatures pour mon recueil de poésie bengalie en traduction française, en collaboration avec Lionel Ray, "Tout est chemins" ... Oui, les chemins sont multiples, infinis, les chemins continuent en parallèle, parfois ils se croisent, s'entrelacent...

Plus tard, vers minuit, errant dans la rue non loin de chez moi, au vent frais sous les arbres, vagabondant d'une place à l'autre, d'un concert à l'autre, lorsque la musique n'est qu'une succession de bruits confus qui chauffent, rouge, les lobes de mes oreilles, je fus arrêtée par trois adolescentes. Elles voulaient savoir si elles pouvaient partager une gorgée de mon Evian. Je n'avais pas besoin d'une bouteille entière. "Vous pouvez la garder !" Elles repartent joyeusement non sans se courber trois fois à la japonaise.

Quelques pas après, je les découvre, assises sur le trottoir, épuisées sans doute de la journée de zik, en train d'allumer les portables. Sur le rectangle bleu, les mots s'illuminaient, un reflet bleu sur leur joue.

"(...) je reconnais la valeur d’une feuille, des pages, blanches, pures, comme en attente, comme en espoir, comme un avenir. Je reconnais la douleur d’une page déchirée, brûlée, disparue. Comme lorsque j’avais quatorze ans et un jour à l’aube je me réveille aux bruits étouffés et aux chuchotements venus de la chambre d’à côté, celle de mes parents. Je découvre, froide et enfermée dans ma peur, qu’ils parlaient de mon journal intime, un petit cahier d’école, émaillé de citations de poèmes d’amour de Tagore et de quelques-uns de mes propres commentaires. Le lendemain je l’ai trouvé, mon journal, carbonisé, quelques pages encore gardaient la forme, comme un bateau maudit, noires, elles tombaient en miettes sous mes doigts, à la fois lâches et outragées. Je sais depuis, combien une feuille est précieuse. Plus tard je saurai que c’est l’écriture, sur la feuille, sur l’écran, sur un petit rectangle illuminé, bleu, d’un portable, qui a tant de valeur, ce sont ces mots qui évoquent les cris et les chuchotements à l’aube en cachette dans une famille et ce sont ces mots qui évoquent un incendie." - extraits de Fenêtre sur l'abîme.

Les lettres de neige et de feu, les lettres de lumière et de larmes... s'effacent, resurgissent... nous chuchotent leurs secrètes histoires...

 

Par meghna - Publié dans : vie - Communauté : Au fil des mots
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  • : meghna
  • nuage-9
  • : Femme
  • : 27/06/1973
  • : Paris
  • : photo littérature arts Films La Différence
  • : Une passerelle entre deux mondes : d'origine indienne(bengalie) vivant depuis 7 ans à Paris, auteur, traductrice, "Fenêtre sur l'abîme" - premier roman directement écrit en français - éd. de la Différence, 2008

Une Indienne à Paris

 

Fenêtre sur l'abîme - premier roman directement écrit en français - éd. de la Différence, sorti depuis le 21 août - Interview à l'émission "Du jour au lendemain" d'Alain Veinstein sur France Culture (diffusée le 19 nov. à 23h30 ).

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Je est un Autre. Ici c'est l'Autre de moi, de mes émois... Je vous parlerai...de ma vie virtuelle, de ma vie quotidienne, de mes rêves aussi....de mes errances de Calcutta à Paris, le soir dix heures et demie à Sarat Bose Road à Calcutta, les colonnes nues, la cour intérieure rouge de la maison de deux jours à Pondichéry, les plantes froides autour de la cour, une balançoire, les coussins jaunes oranges dans la balançoire, le brouillard du premier soir d’automne à Paris, un pont, une main qui a hésité deux fois, le lac vert des yeux, la chemise roulée jusqu’aux coudes, la blancheur de la chemise, et se noyer la tête dans ses bras - l'amour ou presque - je vous parlerai de ces abeilles qui bourdonnent dans ma tête... 


Recueil de poésie bengalie contemporaine (20 poètes) en français - préfacé par Lionel Ray (Paris, 2007, éd. Le Temps des cerises)


Recueil de poésie bengalie contemporaine - livre trilingue - français, espagnol, bengali (Murcie, 2006, éd. Lancelot)



Recueil de poèmes de Lionel Ray - Livre d'art - Traduction en bengali Sumana Sinha (meghna), peintre Jean-Philippe Delacourt

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