Samedi 31 mai 2008 6 31 /05 /2008 12:29



Bulle Ogier est Rosemonde. Le prénom ressemble quasiment à Mlle Toutlemonde. Un jour plus tard, on lui donnerait un autre prénom, selon le calendrier des saints. Issue d'une famille nombreuse, en pleine campagne déserte de la Suisse, près de la frontière française, elle change de petits boulots comme d'habits, et avec autant de nonchalance qu'elle mâche son chewing-gum. Elle a aussi sur ses frêles épaules de vingt-un ans le fardeau d'un crime - celui d'avoir tiré sur son oncle dont elle assumait les tâches ménagères dans sa maison isolée. Faute de témoins, Rosemonde a bénéficié d'un non-lieu.

Deux jeunes écrivains, essayant de survivre avec leur peu de moyens, dont les chambres modestes sont décorées d'affiches de Marx et de rideaux artisanaux africains, décident d'écrire un scénario tiré de ce "fait divers".

La ville vient vers la campagne. Les intellectuels tendent les bras vers la prolo. Les deux mondes différents se côtoient, s'entrelacent...s'influencent aussi. Le sujet d'écriture déborde la vraie vie. L'objet d'observation renvoie le regard qui déstabilise ces auteurs en laboratoire.

Dans ce film d'Alain Tanner (1971) je trouve un mouvement convergeant vers l'union de diverses sphères; non l'unification, puisque chacune préserve ses traits, il ne s'agit pas de rendre le monde homogène; mais de créer un espace ouvert de rencontre, un lien étroit entre plusieurs mondes.

C'était les années 70...

Cela me donne l'impression de vivre notre temps comme tombée dans une énorme salade mixte. Sous l'apparence des traits communs, les citoyens du Global Village, tous ensemble et en même temps si seuls, se dispersent vers l'infini. Chacun est un monde en soi. Mes premières années à la Cité-Universitaire m'ont donné l'occasion de rencontrer au moins 250 étudiants tou(te)s aimant Roland Barthes, tou(te)s s'habillant en jean délavé et en tee-shirt avec souvent un slogan écolo, tou(te)s aimant U2 - mais qui venaient chacun(e) d'un monde unique, qui portaient en soi un monde entier, un monde en fouillis - ainsi aujourd'hui on peut rencontrer une Lithuanienne qui fait l'éloge du système de la commune pour sa bienfaisance tout en étant croyante pratiquante, baptisée par sa grand-mère en cachette dans l'ancienne URSS; une Algérienne, étudiante en thèse sur Marguerite Duras, qui se voit obligée de refaire son hymen lors d'un mariage arrangé; une Indienne, qui, après avoir terminé ses études du global marketing, entre dans le nouveau foyer, celui de son mari, avec une dot aussi lourde que ses années d'études - chacun et chacune souffrant d'un anachronisme profond.

Ainsi on peut ressentir le patchwork de plusieurs micro-cultures; les différentes années et les différentes décennies existent ensemble, en parallèle - les luttes qu'on croyait déjà gagnées, recommencent...

La cohabitation et l'unification des divergences ...

La fluidité oui - mais aussi les couches complexes et superposées, éclairant nos esprits par demi-teinte...

 

Par meghna - Publié dans : Film - Communauté : Au fil des mots
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Commentaires

"les luttes qu'on croyait déjà gagnées, recommencent..." C'est surtout ce point qui donne un sentiment de ressassement, plutôt lassant en soi... il faut beaucoup d'énergie pour continuer et reprendre, avec parfois l'impression d'avoir à rabâcher, non ? Tu dis très bien comment le monde est une macédoine... se rapprocher les uns des autres, mais ne pas tout accepter.
Commentaire n°1 posté par Blandine le 02/06/2008 à 13h59
Et ben oui - "lassant" - c'est le mot ! C'est incroyable comment le monde se répète, se recule, et chaque fois on a l'impression de recommencer à zéro !!! Urghhh !!!! Merci à toi ma chère d'avoir donné ton avis et ton soutiens -
Commentaire n°2 posté par meghna le 02/06/2008 à 14h16
Très belle réflexion, juste et profonde, développée à partir du film d'Alain Tanner. Je devine à quel point ce thème de la rencontre de l'autre, de l'influence réciproque, voire du métissage, peut te toucher. La technologie comble les fossés géographiques et rapproche les cultures, elle force une co-existence d'une ampleur auparavant inconnue, ou réservée au voyageur intrépide, par définition préparé pour la rencontre. Les exemples que tu cites sont particulièrement frappants, toutefois, de Marguerite Duras à la chirurgie de l'hymen, la qualification d'anachronisme ne me séduit guère : l'histoire ne se répète pas, et telle région du tiers monde n'est pas l'Europe occidentale d'il y a 50 ou 500 ans. Simplement la synthèse est délicate, et probablement pas souhaitable, sous peine de pensée unique, de magmas informe. Nous sommes voués à la double ou triple vue, à focaliser sans cesse, et dans ce contexte la double culture constitue selon moi un énorme atout. Que de chemin parcouru depuis que Montaigne, Erasme, Thomas More développaient une forme de relativisme, affirmant que lois, morales et religions des différentes cultures ont toutes quelque fondement. "Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage" écrivait Montaigne. Que de chemin parcouru... et pourtant, comme tu le soulignes justement, les combats semblent toujours à recommencer, certains, qui n'ont pas de verres à double foyer, se replient sur leurs certitudes au contact de l'autre, comme en Europe on se terrait dans son village, le soir venu, au moyen-âge. Dans ce monde constitué de sous-ensembles qui se chevauchent, la notion de limite semble complexe, et son tracé me paraît individuel. D'autant moins tremblotant sera-t-il si un acrobate de l'esprit tient la barre du crayon invisible, comme ton texte semble nous y inviter avec courage.
Commentaire n°3 posté par Philati le 03/06/2008 à 23h59
Cher Philati, Merci beaucoup pour ton commentaire qui enrichit mon article. Et puis, oui, je te suis lorsqu'il s'agit de relativiser - "Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage" - O combien c'est juste ! Mais, il y a certaines valeurs qui ne s'accouplent pas, enfin, c'est-ce que je pense ! J'ai très mal à comprendre la machinerie de pensées des filles qui font les études universitaires et demandent d'avoir la "Liberté" de se couvrir la tête avec un foulard, pour moi c'est comme avoir la liberté d'être en prison, ou comme avoir le droit de ne pas avoir tout le droit ! La sexualité de la Femme, sa virginité, est encore un produit du marché - ça se vend, ça se juge, ça "se gâte" aussi - comme a dit Taslima Nasreen "Dans notre pays, il y a deux choses qui se pourrissent" - le lait et la femme" - la Femme qui est considérée comme "pourrie", car elle a vécu sa vie, ou ses vies, car elle a suivi son chemin; (selon moi) on NE PEUT PAS se plier devant ces dictas et à la fois accumuler ses diplômes en matières qui nous apprennent justement de ne pas s'y plier. On ne peut pas avoir un partouze des pensées, pas avec toutes les pensées. Je suis désolée d'être aussi radicale, mais j'ai vu les prisons mentales de celles qui avaient toute la chance de se libérer ...Mais je suis consciente que MOI-JE n'ai nul droit de prescrire quoique ce soit ! Combien de contradictions moi-même j'ai, qui va le juger ?! Mais bon...je pense que tu m'as compris :-)
Commentaire n°4 posté par meghna le 04/06/2008 à 19h21
Le relativisme culturel est un vrai danger qui contribue à générer un recul certain, en particulier dans le domaine des droits des femmes, si difficilement acquis, et il n'est pas mort,loin de là, ce relativisme, mais remis au goût du jour par certains intellectuels qui prônent tout et n'importe quoi en continuant de culpabiliser les occidentaux sur le terrain de la colonisation... exemple : en expliquant que la déclaration des droits de l'humain décline des valeurs exclusivement occidentales (donc impérialistes) et qu'on ne devrait pas les "imposer" ailleurs dans le monde... qu'ils faut "respecter" les "différences" culturelles et faire preuve de tolérance face à certaines traditions... (quel vilain mot !) Alors que la souffrance liée à l'oppression est une donnée universelle, il me semble. Tu te souviens peut-être, Sumana, de ma note sur le voile ? http://blongre.hautetfort.com/archive/2008/03/29/un-livre-que-je-ne-lirai-pas.html Oui pour la mixité et les métissage, mais non à la tolérance de tout et n'importe quoi...
Commentaire n°5 posté par Blandine le 04/06/2008 à 21h07
C'est exactement ça Blandine ! Le piège de la tolérance - et oui, si tout acte nécessaire subissait "le respect" des autres, alors, en Inde colonisée, "on" n'aurait pas pu abolir le rite selon lequel la veuve devait se brûler vive avec son défunt mari; ou la coutume de marier la jeune fille de 7/8 ans avec un vieux de 75 ans, pour respecter les castes. Je me souviens bien de ton article - :-) Quoi faire sinon rester éveillé et en toute modestie, essayer d'éveiller les autres ?
Commentaire n°6 posté par meghna le 04/06/2008 à 23h04
La question est pénétrante ...C'est très bien vu et cela se pratique en permanence avec des esprits libres et voyageurs... Excellente observation !!
Commentaire n°7 posté par foyoma le 05/06/2008 à 14h08
Il ne faut pas avoir peur de défendre ses valeurs, surtout si nous estimons qu'elles sont menacées. Je crois au respect et à l'intégration plutôt qu'au communautarisme à l'anglosaxonne, patchwork de communautés qui vivent en voisin mais en s'ignorant. Le modèle d'intégration républicain, à la française, a du bon même s'il doit être amélioré, modernisé. Et les particularismes culturels, religieux, culinaires et autres peuvent très bien s'exprimer (jusqu'à un certain degré) dans la sphère privée. Certes le combat pour la libération des femmes n'est jamais gagné mais les vives réactions provoquées par de récentes "affaires" souligne qu'il n'est pas perdu non plus. Vigilance et respect. Toujours.
Commentaire n°8 posté par kristophe le 05/06/2008 à 14h25
Un livre vient d'ailleurs de sortir sur ce sujet, abordant la "balkanisation", la ségrégation en cours dans la société américaine. http://thebigsort.com/home.php
Commentaire n°9 posté par kristophe le 05/06/2008 à 17h55
J’aime beaucoup cette approche lacanienne ou l’inconscient et le surmoi flirtent avec la métasémème : très intéressant. On tourne une fois de plus autour de la relation d’objet… Tu nous propose vraiment une vision lumineuse des choses.
Commentaire n°10 posté par Antoine le 06/06/2008 à 18h18
Petit complément en toute humilité…l’exégèse des divergences culturelles n’est-elle pas l’apanage de ces écoles qui nous imposent la pensée unique ? Pour illustrer mes propos, je pense notamment à tous ces mouvements de pensée post platoniens à l’origine de l’obscurantisme intellectuel qui nous poursuit depuis des siècles et des siècles…à l’exception bien sûr de grandes figures comme Saint Thomas d’Aquin (attention, je ne fais pas référence au néo-thomisme du 20iéme siècle, cette néoscolastique qui nous a ramené à la case départ !!!). Mouvement perpétuel de l’espèce ? Darwin ? Cela me fait douter sur la capacité l’Homme et de son ego à tendre vers ce à quoi il aspire réellement (même de façon asymptotique…) : son alter. C’est bien pourtant ce qui le différencie du monde animal, n’est-ce pas ? Ton point de vue là-dessus ?
Commentaire n°11 posté par Antoine le 06/06/2008 à 20h18
Bonjour Sumana, merci de t'exprimer avec force et authenticité. Oui je t'ai comprise, à la lettre, et ces thèmes de la coexistence des différences me touchent énormément - tout comme toi - et probablement pour les mêmes raisons. Je suis d'origine française, mais ma compagne est hispano-arabo-berbère. Il y a 10 ans j'avais tendance à considérer les valeurs françaises comme universelles, et à juger les autres cultures en fonction de leur plus ou moins grande proximité avec la mienne. Elle m'a appris à relativiser, à faire l'effort de voir l'autre de l'intérieur, davantage à pratiquer qu'à juger... ce que toi tu fais naturellement, agile danseuse entre l'Inde et la France ! Du coup aujourd'hui je suis profondément révolté contre des traditions qui empêchent certaines femmes de vivre pleinement leur sexualité, leur liberté civile, leur épanouissement en général... ma compagne en a souffert, s'est battue pour cela... mais en même temps j'ai partagé la vie quotidienne des gens dans différents pays, et je sais que dans plusieurs pays musulmans le foulard est porté en toute liberté par des femmes d'un certain âge, davantage par convenances sociales que par fait religieux, et sans que cela n'attente à leur liberté, ni au sein de leur famille, ni dans leurs relations professionnelles ou amicales... dès lors que cela s'intègre dans une culture maîtrisée et assumée (presque comme le port de la cravate pour un homme!!). Par contre l'immigration pose le problème du déracinement culturel, parfois au bout d'un certain temps le handicap d'une double culture mal maîtrisée, donc le refuge identitaire, et là, oui, il y a problème lorsque l'on prélève au hasard certains éléments d'une culture en les enlevant de leur contexte, lorsque l'on prétend que la partie est équivalente au tout, lorsque l'on se montre autoritaire pour dissimuler sa faiblesse profonde, lorsque les oeillères remplacent la confiance et l'ouverture vers l'autre. C'est pourquoi je considère les passerelles que tu jettes entre l'Inde et la France comme une démarche particulièrement importante et noble, et je crois que je tente à mon niveau une action similaire (si tu es intéressée je te conseille de lire le texte de mon blog sur la virginité et le mariage, qui occasionne beaucoup de débats ces jours-ci en France, dans lequel j'essaie d'être attentif au drame humain de la situation, qui a parfois échappé à certains commentateurs, et de conserver une attitude ouverte, tout en récusant l'introduction du communautarisme dans un corpus de règles civiles laïques, lesquelles devraient selon moi se référer à une norme morale nationale, même si l'idéal demeure à définir dans des sociétés multi-culturelles, internationalisées, hélas très individualistes, où coexistent de nombreuses religions... Bref j'apprécie les sujets de débat ouverts. Convaincre les autres que j'ai raison m'indiffère, davantage m'importe l'originalité ou la rigueur d'un raisonnement (et du reste pour l'instant mon blog est plutôt centré sur la poésie que sur les thèmes d'actualité!). Concernant les cas de filles instruites que tu évoques, je m'efforce d'être un humaniste, ce qui engendre peut-être une certaine naïveté : dès lors qu'une personne a une formation qui lui plaît et assume une personnalité, j'ai tendance à lui faire confiance dans ses choix, même si je ne suis pas d'accord avec elle. J'ajoute que les mariages arrangés, donc sans amour au début, ont longtemps été la norme dans une majorité de pays du monde, toutes cultures confondues, au moins dans les classes sociales ou il y avait du patrimoine à transmettre...
Commentaire n°12 posté par Philati le 07/06/2008 à 06h37
Ici, vous saluer
Commentaire n°13 posté par Luis Kiro Khadjba le 07/06/2008 à 09h35
cher kristophe, mille pardons de ne pas pouvoir te répondre avant - surtout sur ce sujet "brûlant" auquel ton commentaire ajouté mérite la reconnaissance amicale :-) je note bien le livre dont tu parles - et oui, je comprends bien que le bagage culturel qu'on porte en soi n'est pas indéracinable le jour au lendemain, n'est pas souhaitable qu'il soit éjectable en un simple coup de tampon du nouveau passeport. toutes les contradictions qu'on vit si c'était aussi facile de résoudre ...!! entre ce temps j'ai décrit d'autres moments "qui précèdent la sortie de mon roman" - à ton bonheur :-D à bientôt bises
Commentaire n°14 posté par meghna le 11/06/2008 à 21h21

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Fenêtre sur l'abîme - premier roman directement écrit en français - éd. de la Différence, 2008. Sumana SINHA - d'origine indienne vivant depuis 8 ans à Paris; auteur, traductrice

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Recueil de poésie bengalie contemporaine (20 poètes) en français - préfacé par Lionel Ray (Paris, 2007, éd. Le Temps des cerises)


Recueil de poésie bengalie contemporaine - livre trilingue - français, espagnol, bengali (Murcie, 2006, éd. Lancelot)



Recueil de poèmes de Lionel Ray - Livre d'art - Traduction en bengali - Sumana Sinha, peintre Jean-Philippe Delacourt

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