Mardi 18 mars 2008



Je me sentais comme jetée dans le vide, mais c'était agréable, comme sky-diving, je me sentais pelotée, cajolée par des grands nuages mystérieux, dans ce nouveau pays, tout était à recommencer. C'était merveilleux. Du vide surgissaient les nouveaux contours. En vitesse. En douceur. Les visages flous dans une ville européenne. Le visage d'une ville européenne. 


Paris était bleu transparent cet automne-là. Doré. Marcher ou m'asseoir dans un café près de la vitre. Un dialogue improvisé avec un Roumain ou un Hongrois…puis surtout avec les Français. Vous savez combien de milliers de fois j'ai répondu à la question « Tu aimes Paris ? » ou encore  « T'es de quelle origine ? » ? 
 
Puis « T'es belle ! », « T'es trop mignonne ! », « Ravissante mademoiselle !»…Oh oui c'était flatteur. Super agréable. Ma peau chocolatée n'a jamais eu tant de frissons, de plaisir, d'orgueil, d'un narcissisme croissant. Je me regardais de plus en plus dans les vitrines des boutiques et des cafés…les voitures qui étaient garées au bord du trottoir, un pur bonheur, mes miroirs infinis. Les miroirs des regards aussi. Surtout. Je me baladais à Paris comme dans un énorme palais de miroirs et de verre. The Glass Palace. 


L'automne brillait contre la vitre du métro et un air d'accordéon l'accompagnait jusqu'à ce que le wagon entre dans le tunnel humide. Dans ma bouche fondait la mozarella. L'huile d'olive et les tomates. Celui qui m'avait invitée chez lui, avait des cheveux blonds coupés courts derrière le cou, le pendentif en pierre transparente sur la chemise noire en soie. Je ne savais pas ce soir-là, mais je sais aujourd'hui que toutes ces vieilles photos indiennes chez lui, jaunies et encadrées avec soin, ont été achetées chez les antiquaires. Christophe avait un souvenir émerveillé de l'Inde, visitée avec ses parents lorsqu'il avait dix-huit ans. Vieilles photos, vieux cadres…la couverture des coussins, les draps venus de l'Inde. Ou plutôt de la rue Saint André des Arts. Au mur un sultan Mogol, un Ganesh en cuivre, avec un point rouge sur le front. La couleur rouge dans un verre où se reflétait la lumière du petit lustre. Une main qui a hésité deux fois pendant la soirée. Avant que je reprenne ma veste en cuir du dos du fauteuil en cuir et les deux peaux de cuir se frottent et laissent entendre un bruit, « slsssh », il avait pris un ancien flacon de Guerlain pour homme et l'avait tendu sous mon nez curieux : le parfum ou un souvenir du parfum m'entêtait, me montait à la tête…


C'était ça. Un merveilleux dilemme. Laisser le jeu ouvert, à mi-chemin, en hésitation, partout, des regards et des sourires, la joie soudaine et légère, pareille au pollen dans l'air, c'était cette ville. D'abord sa lumière effleure ma peau. Puis me baigner dans cette ville incertaine, dans la poussière de son soleil. Je ne connaissais pas encore la descente vers ses puits. Ce n'était pas en cet automne-là. 2001 : l'idée m'est venue d'écrire un récit de voyage. Ou de séjour. Je ne savais pas encore. Un roman d'amour peut-être. Pourquoi pas ? Cet automne de 2001, pendant mes toutes premières semaines à Paris, je jouais avec l'idée d'être amoureuse, à nouveau, un jour, puis écrire mon amour…les feuilles d'or du jardin de Luxembourg scintillaient au soleil de l'après-midi…je rêvassais… je flânais, je rêvassais… je devenais, chaque jour, un peu plus, à Paris, ce que je suis aujourd'hui.
La vie était à la taille de cette ville. Dans ses passages, dans ses galeries…caresser les livres anciens à la galerie Véro Dodat, goûter pour la première fois un irish-coffee dans le passage Molière. La vie était ce voyage qui m'éloignait de moi-même. La vie m'était une sirène, elle l'est toujours. Je l'observe. Je la vis en même temps. Je vis ainsi toujours deux fois. Il n'y a jamais un seul instant sans son écho. Mes miroirs commencent ici. Un bandeau sur mes yeux et commencent les hallucinantes magies noires…



* Pour vous qui avez déjà aimé des morceaux d'azur...il s'agit du même bleu...vu d'une nouvelle fenêtre - celle de mon roman "Fenêtre sur abîme" - éd de la Différence, sortie en sept. 2008 - (S.G.D.L 2007.06.0197)*
Par meghna - Publié dans : Fenêtre sur l'abîme - roman (2008) - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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  • : meghna
  • nuage-9
  • : Femme
  • : 27/06/1973
  • : Paris
  • : photo littérature arts Films La Différence
  • : Une passerelle entre deux mondes : d'origine indienne(bengalie) vivant depuis 7 ans à Paris, auteur, traductrice, "Fenêtre sur l'abîme" - premier roman directement écrit en français - éd. de la Différence, 2008

Une Indienne à Paris

 

Fenêtre sur l'abîme - premier roman directement écrit en français - éd. de la Différence, sorti depuis le 21 août - Interview à l'émission "Du jour au lendemain" d'Alain Veinstein sur France Culture (diffusée le 19 nov. à 23h30 ).

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Je est un Autre. Ici c'est l'Autre de moi, de mes émois... Je vous parlerai...de ma vie virtuelle, de ma vie quotidienne, de mes rêves aussi....de mes errances de Calcutta à Paris, le soir dix heures et demie à Sarat Bose Road à Calcutta, les colonnes nues, la cour intérieure rouge de la maison de deux jours à Pondichéry, les plantes froides autour de la cour, une balançoire, les coussins jaunes oranges dans la balançoire, le brouillard du premier soir d’automne à Paris, un pont, une main qui a hésité deux fois, le lac vert des yeux, la chemise roulée jusqu’aux coudes, la blancheur de la chemise, et se noyer la tête dans ses bras - l'amour ou presque - je vous parlerai de ces abeilles qui bourdonnent dans ma tête... 


Recueil de poésie bengalie contemporaine (20 poètes) en français - préfacé par Lionel Ray (Paris, 2007, éd. Le Temps des cerises)


Recueil de poésie bengalie contemporaine - livre trilingue - français, espagnol, bengali (Murcie, 2006, éd. Lancelot)



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