Dimanche 9 mars 2008 7 09 /03 /2008 18:23

Parle ! Sinon j’ai peur. Parle, que je puisse jeter un pont entre nos doigts, entre nos étoiles. Tes paroles créent une voie lactée dans le noir. Le silence explose en millions de soleils. Insupportable beauté, la beauté cruelle de la lumière. De chaque mot naît un nouvel univers. À chaque instant se défait un univers. Nous la poussière, nous le rien, engloutis dans les nuits et dans les jours de cette bouche infinie. Viens, nous allons parler. Sinon j’ai peur.

Viens écraser cette géométrie impossible. Du temps. Des espaces en fuite.
Les cercles sur la surface du lac, à Calcutta, près d’un bois léger, frissonnant, en début d’été. L’herbe d’un après-midi. Et les cercles paisibles. La chemise bleue de mon père. Ma mère qui attend la pluie et chantonne devant la fenêtre.
Les fissures soudaines d’une nuit. Les vols. Un escalator descend. Une valise grise comme l’angoisse. La vie est cet éternel transit. L’errance.
Les interminables bas-ventres. Je ne connais pas ton visage.
Si un jour je peux te nommer, mon doigt dessinera ce signe dans le vent. Un signe simple. Le soleil et l’herbe. Cette terre, insignifiante, perdue, adorée, méprisée, cette terre, l’unique barque dans le vide. Sous nos pieds. Le chemin oscille. La terre bascule pour un oui ou un non. Les désaccords s’harmonisent. Les chemins s’ouvrent, multiples. L’équilibre se défait, persiste, se refait en spirale. Nous sommes déjà sur une autre plaine. Penchée. L’instant est en devenir.
Ton visage, étranger à jamais.
Parle ! Au-delà de cette pièce obscure, au-delà de cette nuit de silence, au-delà de cette fenêtre sur l’abîme. 

(extraits du roman Fenêtre sur abîme à paraître aux éd de la Différence en sept 2008 - Droits d'auteur Sumana SINHA) (S.G.D.L 2007.06.0197)
Par meghna - Publié dans : littérature - Communauté : Parlons d'amour
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Commentaires

La parole pour conjurer la peur, l'angoisse du silence, de la solitude, d'"être" seul, d'exister seul. Jeter un pont entre nos doigts, voilà une très belle image, deux êtres s'aident et s'aiment l'un l'autre, refusent la séparation, le non-échange, se donne la main pour rester ensemble, pour ne pas perdre contact, ne pas perdre l'autre de vue. Ses paroles qui créent de la lumière, "une voie lactée dans le noir", une oasis de soleils qui illuminent de sa présence...et à chaque mot un nouvel univers, de nouvelles variations de lumière, à chaque mot nouveau des sphères naissantes, puis tout cela meure, à chaque silence, à chaque fin de phrase, alors il faut tout recommencer, et cela infiniment pour ne pas dériver dans cette immensité, "nous la poussière, nous le rien"... Les amants qui se demandent secours, qui se demandent réciproquement l'écrasement du "temps, des espaces en fuite" , mais tu le dis sumana, c'est une "géométrie impossible" à vivre, car c'est elle qui nous écrase, mais c'est aussi une géométrie impossible à écraser, à enrayer. Après ce constat d'impuissance et de souffrance, vient un moment heureux près d'un lac, le bois est léger d'un vent frais et calme, c'est un été radieux, l'herbe verte, les ondes sur l'eau sont tranquilles, il y a le père et la mère, ces présences si chaleureuses et bienveillantes, et la mère chantonne, la mère heureuse et insouciante, ce temps là est beau. Puis à nouveau la montée de l'angoisse, une séparation, "fissures soudaines", "vols", l'"escalator" descend comme vers un enfer, la perdition dans un espace inconnu et sans repères, et surtout sans chaleur, l'"errance". Elle est seule dans ce déferlement d'oppressions, elle ne connaît pas son visage, il est encore inconnu, inexistant, il est encore à venir dans sa vie, elle a mal au bas-ventre, le manque la torture dans sa chair. Mais elle le sait, d'un signe, d'un signe magique dans le vent elle le nommera, le révèlera au monde, dans un geste porté par le vent. Ensuite vient ce sentiment de mal de mer, ce tangage sur le bateau terre, "sous nos pieds", le chemin se dérobe, la route n'est pas sûre, n'est pas définie, tout "bascule" très vite d'un monde à l'autre, d'une sensation à une autre, c'est une "spirale" sans fin, un tourbillon qui absorbe, "l'instant est en devenir" , l'instant, son instant à elle attend de venir à la vie, attend de sortir du noir, attend "ton visage"... Et à la fin une toute dernière supplication, une prière ultime pour que se manifeste celui qu'elle attend si fort, un dernier espoir encore que sa parole traverse "cette nuit de silence, au-delà de cette fenêtre sur l'abîme."
Commentaire n°1 posté par nicolas vasse le 09/03/2008 à 22h04
Plus que merci pour ton commentaire...qui n'est, encore, que la prolongation analytique de mon propre texte...
Commentaire n°2 posté par meghna le 09/03/2008 à 22h36
J'aime beaucoup ton écriture avec des phrases brèves, imagées et descriptives, où l'on entre peu à peu dans une intimité. Habituellement je ne lis pas de romans, mais je crois que je ferai cette fois une exception :)
Commentaire n°3 posté par nicolas vasse le 09/03/2008 à 22h43
Un très beau texte qui me parle.... Ca évoque beaucoup de choses du moment... Merci de me l'avoir donné à lire ...
Commentaire n°4 posté par Jean-Pierre le 10/03/2008 à 12h50
Chère Sumana, j'aime ce "morceau d'azur" fragmenté, l'écriture envoutante, tout d'abord, et ces mots qui claquent, comme les battements d'un coeur ouvert. Il me tarde VRAIMENT de lire ton roman en "abîme". De très près. Gros bisous.
Commentaire n°5 posté par Bob le 11/03/2008 à 11h17
On sent la Vie à l'état pur...@ + Bises Meghna
Commentaire n°6 posté par Teo le 12/03/2008 à 06h13

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Fenêtre sur l'abîme - premier roman directement écrit en français - éd. de la Différence, 2008. Sumana SINHA - d'origine indienne vivant depuis 8 ans à Paris; auteur, traductrice

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Recueil de poésie bengalie contemporaine (20 poètes) en français - préfacé par Lionel Ray (Paris, 2007, éd. Le Temps des cerises)


Recueil de poésie bengalie contemporaine - livre trilingue - français, espagnol, bengali (Murcie, 2006, éd. Lancelot)



Recueil de poèmes de Lionel Ray - Livre d'art - Traduction en bengali - Sumana Sinha, peintre Jean-Philippe Delacourt

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