
Un café comme tant d’autres. Fréquenté par ceux que nous croisons chaque jour, dans la rue, dans le métro, et oui, dans les cafés, ceux que nous appelons le peuple, les gens sans visage. Les clients habitués, se connaissent et se reconnaissent, deviennent une famille. Si un jour l’un d’eux veut chercher la trace des autres ? S’il veut trouver la trajectoire de ces gens du café dans la ville de Paris ? leurs horaires et leurs habitudes? Cela va donner un cahier qui sert de répertoire. Un brouillon d’histoire de ceux qui cherchent à trouver ou à fonder un lien avec les autres - moyen d’exister, de se trouver dans cette ville, vaste et floue.
Le livre s’ouvre avec le commentaire - témoignage d’un des « personnages » de ce café où se déroule ce théâtre quotidien. Et on repère déjà un maigre fil qui va continuer tout au long de la lecture, une frêle présence, celle d’une jeune femme, baptisée Louki par ses compagnons du café. Louki la mystérieuse, oui, son silence crée ce mystère, ses gestes lents et gracieux aussi.
Passage au témoignage d’un autre. Espion. Détective privé. Censé de trouver la trace d’une jeune mariée, d’une certaine Jacqueline Delanque, disparue après une année de vie conjugale. Mais le chasseur pose ses armes, laisse sa proie s’évanouir, se dissimuler parmi la foule, redevenir anonyme, se jeter dans le néant.
Mais elle, Louki ou Jaqueline Delanque, le pollen égaré, flottant dans l’air, au-dessus de la ville, d’où sort-elle ? Dans quelle grotte secrète et moite est-elle née, cette fleur fragile? Quand a-t-elle commencé son errance de brebis égarée ?
Et ce dernier…le renommé Roland…qui se retourne encore après tant d’années sur le trottoir croyant qu’on a appelé, la même voix aimante le hante…
D’un personnage à l’autre, d’un témoignage à l’autre…le secret se dévoile peu à peu, les morceaux du puzzle tombent chacun à sa place…et le maigre fil tisse l’un avec l’autre. Une trajectoire se dessine à travers cette ville de Paris, du nord Pigalle au sud Denfert-Rochereau, les zones neutres, les frontières invisibles d’un quartier à l’autre…Paris vu et vécu par des gens invisibles, qui dessinent les lignes de leur trajectoire comme la trace de pluie sur une vitre, effaçable, effacée le surlendemain…
Le dernier roman de Patrick Modiano, « Dans le café de la jeunesse perdue », suit le chemin d’une perdue, sans bousculer les choses, sans les bouleverser, une légère aquarelle…émouvante…
J’erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d’y mourir
(Apollinaire)
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