littérature

Mercredi 27 février 2008 3 27 /02 /2008 23:11




C’était bien. C’était comme la commémoration de tout ce que nous avons vécu. Ou la fin de tous les débuts. Boucler la boucle. Se souvenir : c’est accepter déjà que c’est du passé. On ne peut pas et on ne doit pas, jamais, retourner à l’endroit de la première fois. C’est la même règle comme pour un meurtre : jamais retourner à l’endroit du meurtre. Comme pour la mort, pour la vie aussi, la règle reste inébranlable. La même robe, légère, vaporeuse, gaie en orange, bleu ciel, vert pâle, blanc. Le même quai. Une flaque d’eau. Le pointe de l’île comme le nez d’un bateau. Les buissons et les grimpantes qui débordent la grille du jardin d’au-dessus.

« Ici. »

« Ici ? »

« Ici ! »

Le ton descend. Les voix deviennent plus denses. Chaque souffle marque un rythme plus intense. Nous allons vers l’ombre sous les grimpantes, contre le mur, nous allons vers notre première fois. Ce qui est cette chose, à demie conscience, en souvenir d’une autre fois, d’un autre été, de la chaleur, des lèvres, les mêmes, elles ne sont plus les mêmes, l’instant de l’avenir est ce présent, déjà en train d’achever, un nouveau souvenir, une nouvelle fois, les souvenirs ajoutés aux souvenirs, comme la mousse accrûe sur la mousse d’un terrain moite, toujours plus flambée, la racine et la surface l’une sur l’autre, confuses, ce souvenir de tes lèvres et tes lèvres fusionnent dans ma bouche, elles commencent, elles effacent tous les lèvres du passé, même les tiennes, elle recommencent. Je te connais. Je te souviens. Je te reconnais.

 

Il faut toujours retourner à l’endroit de la première fois. Pour ajouter la mousse à la mousse. Pour flamber le passé au présent. Pour essayer de comprendre cette chose qui sont tes lèvres, cette chaleur, le temps, qui s’enfuit, qui glisse de ma main, qui est cet instant, le passé, déjà, on quitte les grimpantes, un peu plus charnus, nous sommes,
nos vécus, continuent…



Par meghna - Publié dans : littérature - Communauté : Parlons d'amour
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Mercredi 27 février 2008 3 27 /02 /2008 19:59



"De mots furtifs en images brèves, j'accomplis mon métier d'oiseau : je ne m'attarde pas.", ainsi se décrit le poète Lionel Ray. Aujourd'hui il publie son 20ème livre, mais cette fois-ci non un recueil de poèmes (tous disponibles chez Gallimard) mais un recueil d'essais sur la Poésie - la Poésie, certains la disaient mourante ! - la voilà célébrée par un des plus grands poètes d'aujourd'hui : 

Le Procès de la vieille dame



aux éditions de la Différence, aux librairies à partir du 6 mars

"(...) si l'on me demande ce que Louise Labé et Supervielle, (...) Cendrars, Valery Larbaud, Cocteau, Georges-Emmanuel Clancier, Aragon et Izoard, Claudel et Guillevic, René Char et Claude Esteban, Hugo et Hélène Dorion, ont en commun, je sens que je ne pourrais répondre qu'en renvoyant à moi-même, à ce que je crois et ce que j'écris. Nos lectures sont nos miroirs..." - dit-il. 

A vous de découvrir :
http://www.ladifference.fr/fiches/livres/procesdelavieilledame.html.

 

 

Par meghna - Publié dans : littérature - Communauté : Parlons d'amour
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Jeudi 21 février 2008 4 21 /02 /2008 22:16


Un café comme tant d’autres. Fréquenté par ceux que nous croisons chaque jour, dans la rue, dans le métro, et oui, dans les cafés, ceux que nous appelons le peuple, les gens sans visage. Les clients habitués, se connaissent et se reconnaissent, deviennent une famille. Si un jour l’un d’eux veut chercher la trace des autres ? S’il veut trouver la trajectoire de ces gens du café dans la ville de Paris ? leurs horaires et leurs habitudes? Cela va donner un cahier qui sert de répertoire. Un brouillon d’histoire de ceux qui cherchent à trouver ou à fonder un lien avec les autres - moyen d’exister, de se trouver dans cette ville, vaste et floue.

Le livre s’ouvre avec le commentaire - témoignage d’un des « personnages » de ce café où se déroule ce théâtre quotidien. Et on repère déjà un maigre fil qui va continuer tout au long de la lecture, une frêle présence, celle d’une jeune femme, baptisée Louki par ses compagnons du café. Louki la mystérieuse, oui, son silence crée ce mystère, ses gestes lents et gracieux aussi.

 

Passage au témoignage d’un autre. Espion. Détective privé. Censé de trouver la trace d’une jeune mariée, d’une certaine Jacqueline Delanque, disparue après une année de vie conjugale. Mais le chasseur pose ses armes, laisse sa proie s’évanouir, se dissimuler parmi la foule, redevenir anonyme, se jeter dans le néant.

 

Mais elle, Louki ou Jaqueline Delanque, le pollen égaré, flottant dans l’air, au-dessus de la ville, d’où sort-elle ? Dans quelle grotte secrète et moite est-elle née, cette fleur fragile? Quand a-t-elle commencé son errance de brebis égarée ?

 

Et ce dernier…le renommé Roland…qui se retourne encore après tant d’années sur le trottoir croyant qu’on a appelé, la même voix aimante le hante…

 

D’un personnage à l’autre, d’un témoignage à l’autre…le secret se dévoile peu à peu, les morceaux du puzzle tombent chacun à sa place…et le maigre fil tisse l’un avec l’autre. Une trajectoire se dessine à travers cette ville de Paris, du nord Pigalle au sud Denfert-Rochereau, les zones neutres, les frontières invisibles d’un quartier à l’autre…Paris vu et vécu par des gens invisibles, qui dessinent les lignes de leur trajectoire comme la trace de pluie sur une vitre, effaçable, effacée le surlendemain…

 

Le dernier roman de Patrick Modiano, « Dans le café de la jeunesse perdue », suit le chemin d’une perdue, sans bousculer les choses, sans les bouleverser, une légère aquarelle…émouvante…

 

J’erre à travers mon beau Paris

Sans avoir le cœur d’y mourir

(Apollinaire)

Par meghna - Publié dans : littérature - Communauté : Parlons d'amour
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Dimanche 27 janvier 2008 7 27 /01 /2008 15:29

 

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Pour analyser les problèmes de la différence des mondains, des perspectives socio-culturelles :
du même poème - "de l'errance ou dormir" (extrait du recueil "Nuages, Nuit", Lionel Ray, éd Gallimard) :
maintenant la colline s'accroît du poids du ciel.
encore un peu de vent et nous voilà surgir
dans la si fraîche odeur des pêchers déchirants
la nuit a pris le fleuve par le bras lentement
les mots se sont posés comme des mouchoirs sur l'herbe
comme l'oubli pauvres mots sans faste ni lointains.

                                                             (première strophe)
   le troisième vers du poème : 

dans la si fraîche odeur des pêchers déchirants 
 
Traduire "pêcher" n'était pas impossible puisque le fruit existe dans la littérature étrangère disponible pour les lecteurs indiens. Mais la forme exacte de ce fruit, sa couleur orange-dorée, le velours de sa peau et le poids qu'on sent quand on le tient dans sa main, sa saveur et son odeur, toute une nostalgie, tout un vécu avec lui, des souvenirs enfouis, toute cette "histoire" qu'évoque le mot "pêchers" est absente pour un lecteur bengali. On peut se venger ainsi en citant mille et un exemples de fruits et de fleurs exotiques qui resteront "loin" de la psyché des français.
Mêmes remarques au sujet des vers suivants : 
                                                 [...] dors à 
pleine poitrine à pleines mains à plein automne

Encore, traduire "plein automne" n'est-il pas difficile au niveau linguistique mais il l'est au plan affectif. Un Bengale qui n'a connu qu'un automne court, gris, ascétique, et très loin de la plénitude et de la volupté mélancolique de cette saison européenne qui fut la saison préférée des Romantiques.
On peut avoir le même propos sur "ces années d'oranges"....sur "soldats fondants" (soldats de plomb)...

On sait maintenant que le vécu lui-même est insaisissable, pas seulement le rêve dont il est issu. On ne connaîtra jamais assez la machinerie des pensées du poète. La volupté et la mélancolie s'entrelaçent, l'histoire personnelle et l'Histoire du pays se cotoient, les mots brûlés resurgissent. "Ce qui chez d'autres est angoisse ou dérangement, devient chez lui une douce féerie de la méconnaissance" (Alain Bosquet, dans l'article "Lionel Ray : pour un langage éclaté" publié dans Le Matin en 1983.

A suivre...

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Jeudi 24 janvier 2008 4 24 /01 /2008 15:24

    

Ce qu'on perd et ce qu'on gagne :

Un poème de Lionel Ray : de l'errance ou dormir  extrait de Nuages, Nuit (éd. Gallimard)
(...) les yeux ouverts sur des chemins informels dors
dans le sel et l'eau somptueuse. je suis le 
satin de tes nuits je suis du temps abrogé
établi sur des morts. tu es ma paix furieuse
ma danse ma ménade. dors dans l'oreille 
des cendres dans le vert glacial la note brève.

                                                                    
(extrait)

Dans ce poème où il y a une collection d'images rares, il me semble que Lionel Ray manifeste son ambition d'instaurer un nouveau statut  du langage poétique, autonome, confirmant son ambition d'écrire "un texte fragmenté qui se détruise au fur et à mesure qu'il se fait, et soit susceptible d'être réinventé à l'infini". 

A sa traduction, parmi les maints problèmes que j'ai connus, aujourd'hui je vous en propose un : 
L'absence du genre des mots en bengali : 
[...] tu es ma paix furieuse
ma danse ma ménade.

Pour traduire "ma paix furieuse " je me suis laissée tenter par une petite aventure linguistique. En français le terme "paix" est féminin et donc par la simple application de la règle grammaticale il sera accompagné par un adjectif au féminin. Mais le sous-entendu va au-delà de la linguistique : le mot "paix" est attribué à "tu", à la "femme" du texte. En traduction bengalie ainsi au lieu de me contenter d'un adjectif quelconque désignant tout banalement "furieux" ou "furieuse", (puisqu'il n'y aurait qu'un seul terme pour deux - à cause de l'absence du genre en bengali), j'ai cherché parmi les mots dérivés du sanskrit. Et je trouve alors ce mot "rousha" qui veut dire une femme furieuse, ou une femme qui se met en colère facilement, mais qui est aussi un prénom d'antiquité hindoue. Le mot est sensuel grâce à cette sonorité en "sh", sans oublier la rondeur de "rou". Quant au mot "paix", il se traduit par "shanti", où il y a encore un "sh", et il se termine par un "ti" définitif - "rousha shanti". Voilà : on recrée la sensualité et la volupté d'une guerre amoureuse. 

A suivre... 

 

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Lundi 21 janvier 2008 1 21 /01 /2008 22:38


Vivre deux fois :
 
Traduire c’est vivre deux fois. Vivre pour un premier temps dans l’« état » du poète, dans la langue d’origine du poème, et ensuite dans la langue d’arrivée.
 
La mère porteuse :
 
Un traducteur, un « bon » traducteur, est une mère porteuse : qui prête son ventre et souffre l’accouchement et donne naissance à l’enfant qui n’est pas, d’origine, le sien.
Est-il possible de séparer les mots de leurs effets ? Selon Elytis, « les idées naissent au moment même où naît le langage qui l’exprime. Chaque langue oblige un poète à dire quelque chose de concret ». Ce lien natal entre les mots et les idées exprimées par eux, les mots et leurs effets, reste-il intact dans le passage à un deuxième terrain linguistique ? L’attente est de ressentir une vigueur fraîche en exploitant les codes linguistiques, les schémas de pensée du poème d’origine. Vient donc la tâche du traducteur de s’approcher, sans cesse, du texte d’origine, en même temps qu’il cherche et affirme sa propre identité. C’est un double-jeu, un double-je, qui est au fond de l’entreprise de traduction…
            Mais combien c’est difficile de devenir autre en restant soi-même !
 
La lutte intime :
 
D’autre part la véritable combat se situe, non pas dans l’affrontement sans merci et sans issue de deux langues, de ce qui les sépare et de ce qui fait qu’elles demeurent étrangères l’une à l’autre, mais il s’agit bien davantage pour le traducteur de la lutte d’une langue avec elle-même, au plus secret de sa substance, au plus près de son énergie propre. Il ne s’agit pas d’une concurrence, de faire mieux que les autres ou aussi bien que l’auteur. Mais de faire naître en nous cet autre que nous sommes déjà.
Je me rappelle quelques phrases d’un critique bengali, Sanjay Bhattacharya, qui affirmait en substance ceci : depuis longtemps, nous n’avons que du marivaudage avec notre langue, de petits flirts mesquins et timides ; il faudrait qu’il passe une vraie passion charnelle entre nos écrivains et notre langue, que notre langue ait des blessures, des secousses, qu’elle ressente un orgasme.
 
(extrait de mon mémoire de maîtrise – Paris- 4 Sorbonne, 2004)
Par meghna - Publié dans : littérature - Communauté : Parlons d'amour
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Fenêtre sur l'abîme - premier roman directement écrit en français - éd. de la Différence, 2008. Sumana SINHA - d'origine indienne vivant depuis 8 ans à Paris; auteur, traductrice

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VIDEOS

Trapèze des langues



Recueil de poésie bengalie contemporaine (20 poètes) en français - préfacé par Lionel Ray (Paris, 2007, éd. Le Temps des cerises)


Recueil de poésie bengalie contemporaine - livre trilingue - français, espagnol, bengali (Murcie, 2006, éd. Lancelot)



Recueil de poèmes de Lionel Ray - Livre d'art - Traduction en bengali - Sumana Sinha, peintre Jean-Philippe Delacourt

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