Mes chers amis s'enthousiasment pour mon roman qui est à venir. Le 21 août. Encore quelques mois. L'été passera. Mes chers amis me suggèrent
aussi de continuer à décrire ce temps d'attente, de préparation, ces moments si excitants et aussi un peu angoissants, qui précèdent la parution d'un livre. Ils me soufflent de parler de
moi et de mon roman, de notre vie commune. L'idée ne m'est pas étrangère. Depuis un certain temps je publie les extraits de Fenêtre sur l'abîme et tout ce qui se passe autour de
lui. Encouragée davantage, je me lance encore. D'autant plus que mes tentatives textuelles en ce moment restent dispersées, sans fil, sans racine, errant d'une rue à l'autre, d'une terrasse de
café à l'autre, sous le soleil, devant l'émeraude liquide du Canal, près d'un cerisier japonais précoce et généreux. D'autant plus que l'idée comme un aigle solitaire plane encore et toujours
au-dessus de vieilles fortunes qu'est mon premier roman.
Alors je me lance. Je re-revois la couverture de mon roman, proposée par l'éditeur. Ma photo qui s'affiche colorée sur la bande.
Mes amis s'avisent que cette image n'est pas moi. Ou pis, l'image n'est pas l'auteur.
Je ferme la fenêtre "PDF Wizard 2008 argumentaire du roman" et rouvre Le théorème d'Almodovar. D'Antoni Casas Ros. Celui qui nous apprend que pour avoir une vie, il faut un visage.
C'est par le même que nous apprenons qu'un certain Antoni Casas Ros a vu sa vraie vie commencer par une fin. Un accident a détruit entièrement son visage. Depuis, il guette la ville (Gênes) de la
hauteur de son cinquième étage. Les bateaux bougent et ne bougent pas devant le port, les grues attrapent la brume, et Antoni Casas Ros, qui est un visage effacé, un visage absent, vit dans sa
solitude et ne veut pas perdre sa zone privée. Avoir un visage signifie se confrontrer au monde. L'homme qui a su survivre et vivre, comment peut-il se priver de cette liberté extrême qu'est le
don de l'absence de son visage ? Lui qui a eu cette chance que la solitude lui soit donnée ! Car qui ne le sait que la part manquante de sa forme - le visage - est un mélange d'illusion et de
réalité - ce que nous sommes tous. "Quel visage peut traverser le temps sans devenir un masque ? Quel visage peut prétendre à la fraîcheur insouciante d'un premier regard ?" Il refusera
d'emprunter un visage, il évitera la chirurgie, il reviendra à lui-même. Car : "Ma vie est en suspension et, lorsque j'y pense, peu importe d'avoir un nouveau visage, de vivre dans une cabane au
bord de l'océan. La seule chose qui m'apporte un frémissement continu est l'écriture." L'auteur joue à fond du personnage de son roman et de lui-même. Il se crée, à travers ces pages, il se
dessine et exclut son visage, il s'efface en se dessinant, et il réussit à exister à travers le blanc. Il nous met en garde contre la médiatisation des écrivains, les milles miroirs autour de
leurs visages, les reflets redondants...
De là je rencontre Arthur Monin. Celui qui déclare : "Je suis Arthur Monin, car je suis né Arthur Monin, et en définitive j'ai fini par le devenir.(...) Mais devenir Arthur Monin était une
activité à plein temps,(...)J'ai atteint mon but à force d'opiniâtreté, si j'avais un instant fléchi, aujourd'hui je ne serais rien." Un des mille portraits peints par Régis Jauffret dans
Microfictions.
Quel devoir, quand j'y songe !
Devenir en se souciant de chacun de ses traits, ou en s'effaçant soigneusement. Mais devenir tout de même. Un jeu paradoxal. Miroir miroir - ???
...
Je vous laisse ici. Je ferme les yeux. Je vois le Noir apaisant.
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